Prières de Sainte Thérèse d'Avila

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“Que voulez-vous faire de moi ?” et "Je suis vôtre ; pour vous je suis née"

 “Que voulez-vous faire de moi ?”

Ce poème est un des plus célèbres et un des plus importants de Ste Thérèse d’Avila. Notre auteur, qui passe à juste titre pour l’un des maîtres de la langue espagnole en prose, n’a généralement pas le talent poétique d’un St Jean de la Croix. Du reste, la plupart de ses poésies, composées au gré des circonstances n’ont d’autre prétention que celle de divertir les soeurs. Ici toutefois, emportée par un élan d’amour divin, elle fait preuve d’une inspiration qui l’élève au niveau des plus grands. Le texte français rend mal la concision de l’espagnol, les allitérations heureuses, le rythme des couplets. Le refrain, par exemple, “ Que mandais hacer de mi ? “ est généralement rendu par : “ Que voulez-vous faire de moi ? “ Marcelle Auclair traduit plus exactement : “ Qu’ordonnez-vous qu’il soit fait de moi ?  “ Traduction qui fait nettement ressortir la difficulté de concilier en français les nuances du texte espagnol et sa concision.

On n’a guère de précisions sur la date du poème et les circonstances de sa composition. Un passage du récit de la “Vie” reprend, presque mot pour mot, les termes du refrain (“ Vie par elle-même” XXI, 5 : “voici ma vie, voici mon honneur et ma volonté ; je vous ai tout donné, je suis à vous, disposez de moi à votre gré...”). On peut donc estimer que le poème est contemporain de ce premier ouvrage, dont le texte définitif date de 1565 ou des environs. Thérèse a fondé St Joseph d’Avila, le premier couvent de sa réforme. Elle y réside et n’envisage pas pour le moment d’en créer d’autres. Elle y passe ce qu’elle appellera “les cinq années les plus tranquilles de sa vie.” Intérieurement, elle n’a pas encore connu la grâce du mariage spirituel. Par contre, elle est dans la phase la plus tumultueuse de son itinéraire intérieur, celle qu’elle décrira dans les “Sixièmes Demeures” du “Château Intérieur”. Emportée par un désir impétueux de rejoindre le Bien-Aimé, elle est cependant retenue par les tâches d’ici-bas. Elle s’y adonne, avec son réalisme et son habileté, mais le meilleur de son coeur est ailleurs. C’est pour elle une souffrance d’écartèlement à laquelle elle ne trouve d’autre rémission que de s’abandonner amoureusement entre les mains de son Seigneur.

Pour ce qui est du déroulement du texte, on remarquera qu’elle commence par s’adresser au Seigneur sous différents titres. Puis elle rappelle dans un raccourci saisissant les bienfaits du Seigneur à son égard. Sans se départir de son humour : “Je suis vôtre puisque vous me supportez “ ! Ensuite, elle fait profession de se livrer tout entière - et en détails - entre les mains de son Seigneur. Dans la suite du poème elle laisse courir son inspiration en envisageant différentes situations qui pourraient lui advenir : dans la prière, dans l’action, dans la souffrance ou la joie, dans le sort de certains personnages de l’Ecriture. A tout elle dit oui, sachant que rien n’arrivera qui ne soit pour son bien. Car Celui auquel elle se livre n’est qu’amour à son égard.

La destinée de Thérèse est exceptionnelle. Et le présent poème n’est qu’un écho de la parole de St Paul au chemin de Damas : “Seigneur, que veux-tu que je fasse ? “ (Ac XXII, 20). Pourtant, l’un et l’autre nous rappellent une vérité essentielle de la vie chrétienne : nul ne vient en ce monde sans y être appelé par Dieu d’une manière personnelle et pour une tâche unique. Encore faut-il en prendre conscience ; et ensuite y consentir.  Mais “ l’amour bannit la crainte ”, et c’est ce que Thérèse nous enseigne par son poème. Appuyés sur l’amour que le Seigneur nous a manifesté dans le passé, nous pouvons nous abandonner en toute confiance à ce qu’il nous demandera pour l’avenir.
Fr. Jean de la Visitation o.c.d.

 

Je suis vôtre ; pour vous je suis née,

Que voulez-vous faire de moi ?
Souveraine Majesté, Éternelle Sagesse,
Bonté qui vous répandez sur mon âme,
Dieu, Souveraineté, Être unique, Miséricorde,
Voyez combien est vil l'être
Qui aujourd'hui proclame votre amour en ces termes :
Que voulez-vous de moi, Seigneur ?
Je suis vôtre, puisque vous m'avez créée ;
Vôtre, puisque vous m'avez rachetée ;
Vôtre, puisque vous me supportez ;
Vôtre, puisque vous m'avez appelée ;
Vôtre, puisque vous m'avez attendue ;
Vôtre, puisque je ne me suis pas perdue.
Que voulez-vous faire de moi ?
Que commandez-vous donc, ô bon Maître,
Que fasse un si vil serviteur ?
Quelle mission avez-vous donnée
À ce pécheur esclave ?
Vous me voyez à vos pieds, ô mon tendre Amour,
Ô mon tendre Amour, vous me voyez à vos pieds ;
Que voulez-vous faire de moi ?
Voici mon cour :
Je le remets entre vos mains.
Voici mon corps, ma vie et mon âme,
Mon amour et mon affection.
Ô doux époux, ô ma Rédemption,
Puisqu'à vous je me suis consacrée,
Que voulez-vous faire de moi ?
Donnez-moi la mort ou la vie,
Donnez-moi la santé ou la maladie,
Donnez-moi la gloire ou le mépris,
Donnez-moi les combats ou la paix parfaite,
donnez à ma vie la faiblesse ou la force ;
À tout je dis oui ;
Que voulez-vous faire de moi ?
Donnez-moi les richesses ou la pauvreté ;
Donnez-moi des consolations ou des
désolations ;
Donnez-moi de la joie ou de la tristesse ;
Donnez-moi l'enfer ou donnez-moi le ciel,
Ma douce vie, ô soleil sans nuage,
Puisque je me suis remise à vous tout entière,
Que voulez-vous faire de moi ?
Si vous le voulez, donnez-moi l'oraison,
Sinon, donnez-moi les sécheresses ;
Si vous le voulez, donnez-moi l'abondance de vos biens, et la dévotion,
Sinon, la disette
Ô souveraine Majesté,
Là seulement je trouve la paix,
Que voulez-vous faire de moi ?
Donnez-moi donc la sagesse,
Ou si vous ne le voulez pas, par amour pour vous, j'accepte l'ignorance ;
Donnez-moi des années d'abondance,
Ou de famine et de disette ;
Donnez-moi les ténèbres ou la clarté du jour ;
Retournez-moi ici ou là ;
Que voulez-vous faire de moi ?
Si vous me voulez dans la joie,
Par amour pour vous je veux me réjouir.
Si vous me commandez des travaux,
Je veux mourir à la peine.
Dites-moi seulement : où, comment, et quand ?
Parlez, ô doux Amour, parlez.
Que voulez-vous faire de moi ?

Donnez-moi le Calvaire ou le Thabor,
Le désert ou la terre d'abondance ;
Que je sois comme Job dans la douleur,
Ou que je repose comme Jean sur votre cour ;
Que je sois une vigne abondante,
Ou stérile, qu'importe ? si j'accomplis votre volonté,
Que voulez-vous faire de moi ?
Que je sois comme Joseph jeté dans les fers,
Ou comme lui l'Intendant de l'Égypte ;
Que je sois comme David dans les épreuves,
Ou comme lui au comble de la gloire ;
Que je sois comme Jonas englouti dans les flots,
Ou comme lui rejeté sur le rivage,
Que demandez-vous de moi ?
Que je me taise ou que je parle,
Que je fasse du bien ou que je n'en fasse pas,
Que la Loi ancienne me découvre mes plaies,
Ou que je goûte les douceurs de l'Évangile,
Que je sois dans la peine ou dans la joie,
Pourvu seulement que vous viviez en moi
Que voulez-vous faire de moi?
Je suis vôtre ; pour vous je suis née ;
Que voulez-vous faire de moi ?

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